Sous le thème « Ansan m ak Grenadye Yo, An n Fè Drapo a Flote pi Wo ! », les autorités haïtiennes ont célébré ce 18 mai 2026 les 223 ans du drapeau national au Palais national. En présence du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, de membres du gouvernement, des grands commis de l’État et du corps diplomatique, la cérémonie se voulait une démonstration de patriotisme et d’unité autour des Grenadiers, appelés à faire rayonner Haïti sur la scène mondiale.
L’image recherchée était forte : associer le drapeau national à l’équipe qui représentera le pays lors de la prochaine campagne mondiale. Une invitation à l’unité autour du football et de l’identité nationale. Mais derrière cette mise en scène patriotique apparaît un paradoxe difficile à ignorer : l’État a célébré les Grenadiers… sans les Grenadiers.
Parmi les joueurs annoncés pour représenter Haïti, un seul était présent : Woodensky Pierre. Une présence qui n’a rien d’un hasard. La raison est simple : il est l’unique joueur évoluant encore dans le championnat haïtien figurant sur la liste des joueurs appelés à disputer le Mondial.
Ce détail, à lui seul, raconte une réalité plus profonde. Car l’absence des autres joueurs ne relève pas seulement d’un choix protocolaire ou logistique. Elle renvoie à une crise nationale plus vaste : celle d’un pays devenu incapable d’offrir un environnement sécuritaire stable à ses propres représentants sportifs.
Comment construire une célébration nationale autour des Grenadiers lorsque la majorité d’entre eux évoluent à l’étranger et que les conditions du pays rendent leur présence difficile ? Comment appeler à faire flotter le drapeau plus haut quand ceux qui portent ce drapeau ne peuvent même pas fouler sereinement le sol national ?
Le paradoxe devient encore plus frappant lorsqu’on observe l’état des infrastructures sportives du pays. Le Stade Sylvio-Cator, principal symbole du football haïtien et unique grande enceinte sportive nationale, a lui aussi subi les conséquences de l’effondrement sécuritaire. Vandalisé, fragilisé et affecté par la présence des groupes armés dans les zones environnantes, ce lieu historique est devenu un autre symbole du recul de l’autorité de l’État.
Le stade qui accueillait autrefois les grandes soirées du football haïtien et les moments de communion nationale ne représente plus aujourd’hui la même image. Lui aussi semble avoir été rattrapé par une crise qui dépasse largement le sport.
Depuis plusieurs années, les autorités promettent la reconquête des territoires perdus et le retour à la sécurité. Pourtant, les faits semblent raconter une autre histoire : des quartiers abandonnés, des symboles nationaux fragilisés, une Cité du drapeau délaissée, et même des infrastructures sportives incapables d’échapper au chaos.
Les discours du 18 mai ont appelé à faire flotter le drapeau plus haut. Mais une question demeure : comment porter les couleurs d’un pays plus haut encore lorsque ceux qui les défendent ne peuvent même plus vivre, jouer ou évoluer librement sur la terre qu’ils représentent ?
Aujourd’hui, le problème dépasse le football. Il touche à la capacité même de l’État à protéger ses symboles, son territoire et ceux qui portent son identité. Car lorsqu’un pays célèbre ses Grenadiers sans ses Grenadiers, ce n’est plus seulement une contradiction. C’est peut-être le reflet d’un État qui perd progressivement le contrôle de sa propre réalité.
Jean Daniel Pierre
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